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Siméon ANGUELOV,

Docteur en sciences (chimie)

S. Anguelov est ancien ambassadeur de Bulgarie en France (1991-97), délégué permanent auprès de l’UNESCO (1992-1998), représentant de la Bulgarie auprès du Conseil exécutif de l’UNESCO (1993-1997) ; ancien directeur de recherches à l’Institut de Chimie générale et minérale de l’Académie des Sciences (1981-1990) ; ancien professeur associé (chimie du solide) à l’Ecole européenne des hautes études des industries chimiques de Strasbourg (1990-1991).

Depuis 2005, il est en charge de la coopération internationale auprès du président de l’Académie bulgare des sciences et membre du bureau de la Commission nationale pour l’UNESCO. Il est Directeur exécutif du Club politique des Balkans présidé par M. Jeliou Jelev, ancien président de la République de Bulgarie.

 

1) 2011, Année Internationale de la Chimie. Quels sont les objectifs d’une telle manifestation scientifique ?

Etant donné l’importance des sciences et des technologies pour notre civilisation, il n’est pas étonnant que la communauté internationale leur porte une attention particulière. Il faut veiller à susciter de nouvelles vocations de chercheurs parmi les jeunes générations et à promouvoir les solutions provenant de la recherche scientifique. L’UNESCO, organisme des Nations Unies en charge des sciences en général et des sciences naturelles en particulier, a vocation à mobiliser des acteurs variés, surtout dans les pays en développement, pour une utilisation encore plus efficace des connaissances. C’est le principal objectif de ces célébrations consacrées aux sciences naturelles que l’UNESCO organise en coopération avec le Conseil Scientifique International. Ce type de commémoration a commencé en 2009 par le lancement de l’Année internationale de l’Astronomie. L’année 2010 fut consacrée à la Biodiversité et, aujourd’hui, nous inaugurons l’Année internationale de la Chimie où l’UNESCO et l’Union internationale de la chimie pure et appliquée agissent ensemble (http://www.chimie2011.fr/). En bref, les objectifs sont donc les suivants : Augmenter l’attrait et la compréhension du public vis-à-vis des capacités de la chimie à proposer des solutions aux besoins du monde. Encourager l’intérêt des jeunes pour la chimie. Rétablir la confiance dans l’avenir créatif de la chimie. Célébrer le rôle des femmes dans la chimie en commémorant le centenaire du Prix Nobel de Chimie de Marie Curie.

Par l’intermédiaire de cet événement international, on célèbre l’art et la science de la chimie, ses contributions les plus importantes, tout particulièrement en ce qui concerne la protection de l’environnement, l’amélioration de la santé et le développement économique. Plusieurs sociétés connues dans le monde des industries chimiques se sont jointes à cette initiative dont le lancement aura lieu à Paris les 27 et 28 janvier. Parmi ces grandes sociétés, on peut citer Dow Chemicals, ou encore TOTAL qui est une entreprise pétrolière mais aussi « chimiste ». Grâce à leur soutien financier, d’ailleurs, deux jeunes bulgares, un élève et une étudiante, pourront participer à cet événement.   

 

2)  En quoi une telle année pourrait être bénéfique pour la chimie en Bulgarie ?

La chimie bulgare a une riche tradition. Des évaluations récentes, faites par des experts internationaux sollicités par la Faculté de chimie de l’Université « St Klement d’Ohrid » et les Instituts de chimie de l’Académie bulgare des sciences, ont confirmés tant la notoriété des chercheurs bulgares dans la littérature mondiale spécialisée que leur présence au sein des consortiums internationaux travaillant sur des projets européens. La qualité des chimistes bulgares est reconnue dans touts les domaines, que ce soit la chimie des matériaux inorganiques et organiques, dont les polymères, le génie chimique pour la protection de l’environnement et la production des biocarburants, l’électrochimie pour le stockage de l’énergie, etc.  

En plus de tout ce qui existe déjà, l’Année internationale de la chimie doit nous apporter une association au réseau méditerranéen pour la chimie verte, créé avec le soutien du Bureau pour la Science et la Culture en Europe (BRESCE) de l’UNESCO, situé à Venise et soutenu par le Gouvernement italien. Par son intermédiaire, on compte être en mesure de relancer le Centre de phytochimie auprès de l’Institut de chimie organique de  l’Académie bulgare des sciences créé il y a une trentaine d’années avec l’aide de l’UNESCO et du PNUD. Ce Centre est très bien doté en matière grise et suffisamment bien en matériel. Son objectif est de mettre en valeur les plantes médicinales et autres ressources naturelles dont la Bulgarie est riche pour la découverte de médicaments, d’additifs nutritionnels ou de produits cosmétiques. En coopération avec les pays voisins des Balkans et ceux du pourtour méditerranéen, le Centre pourrait devenir un maillon important du réseau en question dont la tâche sera, notamment, de donner une formation à des jeunes, y compris d’Afrique, pas moins riche en ressources vertes. En mai 2011, aura lieu à Sofia la 7e Conférence nationale de la chimie placée sous l’égide de l’Année internationale de la chimie. En marge de cette Conférence on est en train d’organiser avec l’UNESCO un atelier visant à l’élargissement du réseau méditerranéen de la chimie verte vers les pays de l’Europe du Sud, avec un accent particulier sur le travail avec les écoles : la sensibilisation des jeunes étant l’une de priorités du réseau. Pour être complet, je me permettrai une petite digression sur l’Année internationale de l’Astronomie. On pourrait se poser la question de savoir pourquoi cette « science pure des cieux » a été privilégiée dans notre époque plutôt pragmatique et réaliste ? Eh, bien, il faut savoir que c’est par l’observation des cieux que les jeunes entrent plus facilement dans les filières scientifiques qui soufrent aujourd’hui de dépeuplement par rapport aux filières économiques, juridiques ou de la gestion commerciale. Sans engagement des jeunes générations dans le domaine des sciences et des technologies, on risque de voir l’infrastructure de notre civilisation s’effriter rapidement.

     

3) Quels sont les liens entre la France et la Bulgarie dans le domaine de la chimie en particulier et comment la coopération scientifique pourrait s’inscrire dans une coopération francophone ?  

L’une des racines de la science chimique bulgare est en France. Dans les années 1920, à Nancy, un jeune chimiste bulgare, Dimitar Ivanov, devenu ensuite professeur et académicien, excelle comme collaborateur du célèbre Victor Grignard. Une autre lignée de chimistes ayant étudiés en France, et ayant gardés des relations avec leurs collègues, s’établit dans le domaine du génie chimique. Grâce à cette tradition de coopération, qui est également riche dans d’autres secteurs des sciences, des percées dans « le rideau de fer » ont eu lieu dès les années 1965 quand un accord de coopération a été signé entre le CNRS et l’Académie bulgare des sciences. Cet accord a permis de retrouver les chemins un peu délaissés en chimie organique et en génie chimique en y ajoutant de nouvelles collaborations en chimie physique, en chimie du solide ou en chimie des polymères. Par son volume et son impact, la coopération en chimie avec la France est seulement devancée par celle avec l’Allemagne.

L’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne donne de nouvelles dimensions mais surtout de nouveaux objectifs à la coopération scientifique qui doit contribuer à ce qu’un espace de la recherche européen soit créé. Il me semble que dans cet espace, il doit y avoir place pour la francophonie. Il est nécessaire de sauvegarder la diversité, pas seulement dans le domaine culturel stricto sensu, mais aussi dans l’épistémologie et les politiques scientifiques. Dans cette direction, la tradition francophone a un riche patrimoine qui ne doit pas être gaspillé, mais mieux discerné et enrichi. Dans notre monde actuel, on peut constater que les capacités de recherches de petits pays comme la Bulgarie sont systématiquement ignorées, voire sapées. Comme en ce qui concerne les cultures, il faut se battre pour sauvegarder et renforcer la capacité des pays francophones de toutes tailles de poursuivre ensemble des politiques scientifiques concertées s’appuyant sur un large éventail de mesures réglementaires ayant pour objectif le renforcement des recherches scientifiques endogènes et collectives. L’Académie bulgare des sciences et ses instituts de recherches scientifiques attribuent une importance particulière à ses collaborations avec le CNRS en France, le FNRS en Wallonie belge ou d’autres organismes francophones. Pourtant beaucoup plus pourrait être et devrait être fait pour donner à la coopération scientifique francophone une plus large envergure afin d’enrichir l’espace scientifique en idées fondamentales.

 

(Propos recueillis par François Frison-Roche)