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Kasim DAL[1] :

  

Une dissidence annonciatrice de changements au DPS ?

 

 

 

 

Kasim DAL, le dernier des membres fondateurs du Mouvement des droits et des libertés (DPS) [2] encore présent au sein de la direction du parti, a récemment jeté un pavé dans la mare en critiquant ouvertement Ahmed DOGAN le dirigeant incontesté de ce mouvement depuis vingt ans. Il a été immédiatement déchu de son titre de vice président du Mouvement et exclu du DPS[3].

Les deux hommes se sont connus en prison dans les années 1980 quand le parti communiste bulgare (BKP) les accusait, avec d’autres, d’avoir participé à une « organisation illégale » mise en place à l’époque pour luter contre le « processus de régénération » qui visait alors à « bulgariser » de force les Bulgares d’origine turque établis depuis des siècles en Bulgarie. Cet épisode qui a fait de nombreuses victimes a eu pour conséquence une vague massive d’émigration – qui reste dans la mémoire bulgare sous l’appellation de « grande excursion » - d’environ 300 à 400.000 personnes en Turquie.

Contrairement à Ahmed DOGAN, Kasim DAL n’a jamais été membre du parti communiste et, surtout, n’a jamais été membre de la DS (Darjavna Sigournost), la tristement célèbre Sécurité d’Etat qui espionnait et réprimait toutes les formes d’opposition au régime en place. Depuis vingt ans que le DPS existe, le nom de Kasim DAL n’a jamais été associé à un scandale financier ou autre.

Depuis le début des années 1990, Kasim DAL était en charge des structures organisationnelles du DPS et des relations avec la Turquie. Au titre de sa première fonction, c’est lui qui est à l’origine du « maillage » manifestement efficace du parti dans le pays. Il est donc bien connu de tous les responsables locaux. Au titre de la seconde, c’est lui qui est responsable des relations avec la Turquie c’est-à-dire, surtout, responsable de l’organisation de la « diaspora » bulgare dans ce pays.

C’est donc avec une réputation d’intégrité – la chose est suffisamment rare pour être soulignée – et de meilleur connaisseur de l’organisation interne du DPS, que Kasim DAL décide de prendre son autonomie politique. Certains esprits occidentaux pourraient se poser une question quant à la date de cette « défection » : pourquoi si tard ?

Si les « dérives », pour ne pas dire les turpitudes, d’Ahmed DOGAN[4] son connues depuis longtemps, il n’est pas si facile à un cadre d’une organisation comme le DPS de quitter le Mouvement sans être « exclu » de la communauté. Plusieurs responsables s’y sont essayés au fil des ans qui ont désormais disparu de la scène politique.

Cette « défection » de Kasim DAL est-elle annonciatrice de changements au DPS ?

Il est évidemment trop tôt pour le dire, surtout que le leader du parti, Ahmed DOGAN, dispose de l’arme absolue dans un système clientéliste tel qu’il existe désormais au DPS, à savoir l’argent. L’alerte a été jugée suffisamment sérieuse pour qu’une campagne de dénigrements soit immédiatement lancée à son encontre dans la presse bulgare (notamment celle qui est lue par les Bulgares d’origine turque).

De plus, depuis quelques années, Ahmed DOGAN peut également compter sur un appui important pour remobiliser ses troupes quand la situation politique est susceptible de se dégrader : le Mouvement ATAKA et son leader, Volen SIDEROV.

Dans le long entretien ci-dessous, Kasim DAL parle sans tabou du principal dirigeant du parti qui joue depuis vingt ans un rôle important sur l’échiquier politique national et de l’avenir de la minorité turque en Bulgarie.

 

(Entretien réalisé à Sofia le 6 Juillet 2011)

 

François FRISON-ROCHE : Quels sont les motifs de votre départ du Mouvement des droits et des libertés (DPS) ?

Kasim DAL : Il est important de noter que j'ai été exclu du DPS parce que j'ai exprimé des opinions divergentes au sein de sa direction. J'ai quitté cette direction plutôt que le parti et j’ai publiquement annoncé les raisons dans une lettre à toutes les structures du parti.

En ce qui concerne les motifs, ils sont largement associés au dévoilement du passé du président de DPS, Ahmed Dogan, et de la politique qu’il a menée ces dernières années. Après avoir lu son « dossier » d’agent de la Sécurité d’Etat (DS), je ne pouvais plus rester silencieux et je devais indiquer publiquement que « le roi est nu ». Je savais qu'il avait été un agent de la DS, mais je ne savais pas précisément ce qu'il avait fait et écrit. J’ai déposé une proposition de loi concernant l’ouverture des « dossiers » des agents et des informateurs de l’ancienne Sécurité d’Etat et cette loi a été votée avec un très large consensus au parlement par tous les principaux partis politiques. Désormais, tout le monde peut consulter ces dossiers. Un an et demi après l'adoption de la loi, j'ai réussi à lire le dossier d'Ahmed Dogan. Jamais dans ma vie, je n'ai été autant déçu qu’à la lecture de ces documents d’archives. Avec cet homme nous avions lutté contre le régime totalitaire communiste et depuis 1985 nous étions devenus amis ! À l'époque, Ahmed Dogan nous a toujours assuré qu’il ne disait rien contre ses amis et qu’il n’y aurait aucun dommage à partir de ce qu’il disait à la DS. Mais la vérité est bien différente! Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il écrivait autant de saletés! Puis, à l’époque des gouvernements auxquels le DPS a participé avec des ministres et des vices ministres on a vu apparaitre de nombreuses affaires de corruption, d’affairisme, par des gens qui tenaient un double discours devant les électeurs du DPS. Cette pratique vicieuse se propageait verticalement dans les municipalités et les structures locales. La nomination des candidats pour les élections ont été étroitement et personnellement contrôlée par Dogan. Malheureusement, dans notre parti on a assisté à ce que nous combattions autrefois ! Le DPS s’est vite transformé comme un parti communiste de type stalinien.

Quand j'étais membre de la direction du DPS, j’ai essayé de lutter contre ces dérives, je posais de multiples questions à résoudre au sein du parti, mais à un certain moment j'ai été isolé au sein de la direction du mouvement. Rester au sein de cette direction n’avait plus aucun sens car je devais me taire. La coïncidence avec la lecture de toutes les pièces du dossier de Dogan a été la dernière goutte qui a fait déborder le vase et j’ai donc décidé de dire publiquement que « le roi est nu ! ».

 

F. F-R : Comment définissez-vous les Bulgares d’origine turque ?

K. D : Ce sont des citoyens Bulgares et ils méritent de l’être ! Ils sont parmi ceux qui ont le plus souffert pendant la période du régime totalitaire. Pendant la période de transition, ce fut la même chose, par habitude ! Aujourd’hui, l’Etat se comporte avec eux de la même manière qu’autrefois. C’est un paradoxe !

C’est dans les régions où ils vivent que l’on trouve, malheureusement, les taux de chômage les plus élevés du pays et où il n’y a pratiquement pas eu d’investissements. Dans ces régions là, notamment dans les Rhodopes, il y a donc des milliers de chômeurs. Ils vivent dans le désespoir. Pendant ces vingt dernières années, les prix du tabac [principale production agricole et seul moyen de subsistance] ont été délibérément manipulés.

Quant au DPS, qui a été créée avec l'idée de les représenter politiquement, il est devenu progressivement un parti national. En tant que tel, notre parti a eu à défendre les intérêts de tous les citoyens bulgares. Au fil des années, comme responsable des activités organisationnelles je suis fier d'avoir créé des structures du parti dans les 264 communes du pays. Nous avons réussi, entre 1993 et ​​2003, à créer un parti national bulgare normal, qui ne diffère pas des autres partis bulgares. Dans les régions  où le DPS  dispose du pouvoir local, les autres partis politiques ne se sont plus impliqués localement. C’est la raison pour laquelle le DPS a un monopole dans ces régions là. Lorsqu’on accuse le DPS de monopole, cette responsabilité doit être partagée avec tous les autres partis !

 

F. F-R : Vous comptez créer un autre parti ?

 

K. D : Les prochaines élections locales sont très importantes. Dans ces petites communautés, malheureusement, les gens s'inquiètent pour leur survie physique et économique, et ne posent que très peu de questions. Le DPS parle maintenant de nous, que nous sommes des « traîtres », la population locale a commencé à s’opposer et il faut éviter cela à tout prix. Par conséquent, nous ne seront pas très actifs lors de ces élections. Dans une interview au journal « Troud » j’ai indiqué que l’on était déjà passé par ce chemin là, en 1999, lorsqu’ Ivan Kostov était Premier ministre et chef de SDS et a essayé de diviser le DPS par la création d’un mouvement dissident. A cette époque, des voisins s’opposaient entre eux et ne se parlaient plus! Certaines familles étaient même divisées.

Nous considérons que les choses se développeront après les élections locales. Mon objectif est de ne pas attiser la division ethnique – les turcs d'un côté, les bulgares de l’autre - ou de diviser sur le plan religieux. On doit participer à la création de quelque chose de nouveau, orientée au centre-droit dans l'espace politique, qui sera une alternative à la gouvernance actuelle de la direction du DPS. Cela devra être une alternative au statu quo politique actuel et proposer des réformes radicales, en particulier dans le domaine de l'éducation et la santé.

La division est allée si loin que, même ceux qui étaient proches et avaient été réprimés par le régime communiste et qui sont membres de nos associations de réprimés, sont divisés. Les musulmans d'un côté, les chrétiens de l'autre. Nous devons unir nos efforts pour changer la situation en Bulgarie.

Et surtout, pour mettre fin à la dépendance de la vie publique et politique bulgare à l’égard de l’ancienne Sécurité d’Etat. En Bulgarie, de nombreux hommes politiques pensent qu'ils sont plus forts que la loi. C'est aussi cette organisation criminelle, l’ancienne Sécurité d'Etat, qui  a créé ces « hommes d’affaires » qui se considèrent comme au-dessus des lois. Malheureusement, le système judiciaire n'est pas réformé et reste corrompu. Il faut arrêter cette dégradation générale - institutionnelle et personnelle.

 

F. F-R : Comment vous expliquer le succès du DPS depuis vingt ans ?

 

K. D : Jusqu’en 1996, le DPS avait du mal à attirer de nouveaux électeurs. La tendance était même à perdre des voix. On était un parti marginal avec une présence à Kardzali et dans quelques autres régions mixtes. Grâce au développement des structures locales dans les régions où le DPS était présent on a réussi à renforcer notre présence électorale.

A l’origine, le Parti socialiste (BSP) et l’Union des forces démocratiques (SDS) trouvaient des gens qui s’opposaient à nous localement. Avec un discours contre le DPS, ils arrivaient à gagner des voix parmi les électeurs. Nous avons élargi notre influence dans l’ensemble du pays en soutenant des maires de différentes tendances politiques quand ils représentaient réellement les intérêts des communautés locales. A partir de là notre présence dans les conseils municipaux locaux a augmenté  et le parti a pris du poids progressivement dans l’ensemble du pays. Naturellement la politique équilibrée au niveau central, et notre participation à la gouvernance du pays au cours des deux dernières mandatures a facilité les choses. Voila ce qui explique globalement les succès du DPS.

 

F. F-R : Ahmed Dogan est-il quelqu’un d’irremplaçable auprès des populations dans ces régions ?

 

K. D : Le problème c’est que c’est nous qui avons créé et alimenté son image ! A l’époque où nous étions en prison, on a accepté de construire l'image d'Ahmed Dogan comme leader. Nous avons créé cette image parfaite du « leader » de la population turque ou musulmane depuis la création du DPS, car le temps et la situation l'exigeaient. Malheureusement, ensuite, cela a continué lors des pseudos changements démocratiques jusqu’au moment ou il est devenu arrogant. Déjà, je suis sûr que la plupart des membres et sympathisants du DPS sont conscients de ce fait et vont le punir lors des élections prochaines. Maintenant un peu, mais plus tard beaucoup plus et comme cela jusqu’à son exclusion définitive de la politique.

 

F. F-R : comment expliquez-vous l’évolution d’Ahmed Dogan depuis vingt ans ?

 

K. D : Un tel diagnostic devrait être fait par un psychiatre ! Il souffre d’un certain nombre de complexes venant de son milieu familial. Il n’a jamais eu de famille si ce n’est, comme il l’a dit lui-même, celle de la Sécurité d’Etat. Depuis des années, son entourage se contente de lui dire ce qu’il a envie d’entendre. Fondamentalement, tous les faits, ainsi que son comportement, découlent de sa forte dépendance à l’égard de ces structures répressives de l'ancien Parti communiste. C’est ce qu’il déclare avec arrogance maintenant qu'il en est fier !

 

F. F-R : Selon vous, quelle sera l’influence du DPS lors des prochaines élections locales d’octobre 2011 ?

 

K. D : Le DPS va perdre des positions, mais malheureusement, ceux qui gouvernent aujourd’hui [c’est-à-dire le parti GERB] n’ont pas fait ce qu’il fallait faire.

Je vais vous donner l’exemple de la région de Kardjali où le GERB a fait une percée avec l’élection de Vejdi Rachidov[5] comme député. Aujourd’hui, toutes les personnes qui ont travaillé localement pour faire élire Rachidov ont été mises à l’écart par les responsables du DPS. En fait, ce que l’on voit encore une fois, c'est la passivité notoire au niveau central du parti, qui laisse l'initiative aux mains des représentants locaux qui n’ont  pas la capacité de modifier le statu quo régional.

 

F. F-R : et aux élections présidentielles qui ont lieu en même temps ?

 

K. D : Dans les régions où le DPS exerce un monopole électoral, je pense que ces voix là seront « monnayées » !

 

F. F-R : Y aura-t-il un candidat du DPS aux élections présidentielles ?

K. D : A mon avis, il n’y en aura pas.

 

F. F-R : Quel rôle Volen Siderov et le mouvement Ataka[6] jouent-ils exactement selon vous ?

 

K. D : Volen Siderov et Ahmed Dogan sont les deux faces d'une même médaille! Ils s’alimentent au même plat, celui de la confrontation et la haine, pour créer une mythologie autour d’eux !

Ce que nous voudrions faire va évidemment à l’opposé de la confrontation entre le DPS et Ataka. Quand Ahmed Dogan est en difficulté politique, le type de provocation faite récemment par Volen Siderov devant la Mosquée de Sofia remobilise immédiatement son électorat. Entre eux, ils se passent la balle ! C’est une tactique de « flics » et ça fait vingt-et-un an qu’elle existe.

 

F. F-R : Pourquoi la privatisation de « Bulgartabac » ne s’est jamais encore réalisée ?

K. D : Cette entreprise d’état a toujours servi de levier politico-économique. Le prix d’achat du tabac versé aux agriculteurs est maintenu très bas mais on distribue des primes ou des subventions ! Cela crée des dépendances diverses, du clientélisme.

 

F. F-R : Ahmed Dogan a dit qu’acheter des voix électorales était un procédé habituel en Europe. Qu’en pensez-vous ?

 

K. D : Pour moi, malheureusement, je constate que tous les partis politiques bulgares utilisent cette technique. Il existe une situation de statu quo. En ce qui concerne le DPS, on pourrait faire changer les choses très rapidement mais qu’en sera-t-il des autres partis ? Il faudrait remettre en cause les liens entre ces pseudos « entrepreneurs » et les hommes politiques. Le rôle des autorités publiques en matière de prévention et de contrôle doit être renforcé. En ce qui concerne la législation, je  pense que de bons changements ont été apportés par le nouveau code électoral.

 

F. F-R : Selon vous, assiste-t-on à une forme de « capture de l’Etat » bulgare par des organisations mafieuses ?

 

K. D : Je n’irai pas jusque là, sinon il ne me resterait plus qu’à quitter la Bulgarie. Disons qu’il existe une sorte d’interdépendance.

 

F. F-R : Comment voyez-vous l’avenir du DPS dans les années à venir ?

 

K. D : A mon avis, le DPS commencera à perdre des voix si le parti continue dans cette voie avec la direction actuelle. Cette dernière ne se sent pas concernée par la situation des électeurs. Elle recherche une protection pour pouvoir continuer à faire ce qu’elle a érigé en norme. Elle utilise le parti en se regroupant autour de son chef.

Aujourd’hui, les électeurs n’ont malheureusement pas d’alternatives. Ils ne veulent pas qu’on les divise mais ils veulent que les choses changent. Nous allons nécessairement être une partie essentielle de l'organisation de ce changement et participer à la mise en place de cette alternative!

 

F. F-R : Il est peut être dangereux de s’opposer à Ahmed Dogan ?

 

K. D : Je sais à quel point il est dangereux. Mais je crois à ce que je fais. Son système doit être démantelé. C’est à nous de le détruire. Personne d’autre ne pourra le faire à notre place.

 


[1] Kasim DAL, député de la région de Targovishte (http://www.parliament.bg/en/MP/1052) est né le 17 octobre 1962 à Nikolevka. Il est le dernier des fondateurs historiques du DPS à avoir été exclus en février 2011 de la direction de ce parti qui rassemble majoritairement, depuis 1990, les bulgares d’origine turque et/ou musulmane.

[2] Sur le DPS, on peut se reporter à notre étude : Le DPS, « parti charnière » sur la scène politique bulgare, Hommes et migrations, N°1275, septembre-octobre, 2008.

[3] Son exclusion a été suivie en juin 2011 de celle d’un jeune député du DPS, Korman ISMAILOV (ancien président de l’organisation des jeunes du DPS) et de quatre représentants de l’organisation des « bulgares expatriés » en Turquie : Gursel Sadik, Sazi Ali, Ibrahim Hamdi et Kemal Efraim.

[4] Et plusieurs de ses affidés, tel Younal Loutfi, lui aussi ancien membre notoire de la DS et que cette « qualité » n’a pourtant pas empêché de se faire élire à l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe…!

[5] Bulgare d’origine turque nommé ensuite ministre de la Culture dans l’actuel gouvernement de B. Borisov.

[6] Volen Siderov est le dirigeant du mouvement Ataka, un parti extrémiste, anti musulman et xénophobe.