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Accueil Publications Interviews 3 questions à... Antonina ZHELYAZKOVA

 Antonina ZHELYAZKOVA,

Historienne et anthropologue. Docteure (PhD) en histoire de l’Université « St Klement d’Ohrid » de Sofia, spécialiste des pays et des minorités balkaniques. Présidente du Conseil d’administration du Centre  international d’études sur les minorités et les relations culturelles (IMIR) (http://www.imir-bg.org/). Ancienne conseillère sur les questions religieuses et ethniques (1990-93) de J. Jelev, président de la République de Bulgarie. Consultante depuis 2000 sur les questions ethniques à la Banque Mondiale (Child Welfare Reform Project). Consultante auprès de l’UE (Accession Monitoring Program), consultante auprès de l’UNDP (monthly early warning reports for Bulgaria). Auteure de la « méthode d’anthropologie de l’urgence ». Parmi de nombreuses distinctions honorifiques, elle a reçu le « Prix international des Droits de l’Homme » de la République française (2000) et elle a été décorée de l’Ordre National du Mérite (2008).

 1) 

Pouvez-vous nous présenter brièvement la méthode de l’anthropologie de l’urgence,  que vous avez développée ? 

L’anthropologie est une « science de la conservation » qui exige un grand investissement. Elle a non seulement ses propres méthodes mais impose également de longs séjours sur le terrain pour que le chercheur puisse s’introduire pleinement dans cycle de vie du groupe étudié en devenant presque l’un de ses membres. Dans ce sens, « l’anthropologie de l’urgence » mise sur des chercheurs connaissant bien l’histoire, la culture, le quotidien des sociétés-cibles qui se trouvent en crise, en guerre ou en transition sociale. En cas d’hypothèses préalables à des conflits ou des secousses sociales, on élabore, dans un délai très bref - une semaine, une quinzaine de jours - une photographie instantanée de la société visée, centrée sur la désagrégation du tissu social, sur les facteurs pouvant engendrer le conflit. Avec une précision étonnante, cette action ouvre des pistes pour établir des pronostics à long terme. Cette méthode repose sur la formation d’équipes, sur l’usage d’une approche interdisciplinaire, regroupant des approches et des méthodologies différentes qui se superposent et se corrigent réciproquement. La nouvelle méthodologie est une forme syncrétique alliant diverses écoles d’anthropologie, l’écologie culturelle, la géographie en tant que facteur social, mais en tout état de cause nous nous sentons comme des disciples de Claude Lévi-Strauss.  

 

2) Quel bilan peut-on dresser des vingt dernières années, dans votre domaine d’action, bien entendu ?

L’année prochaine, notre Institut fêtera le 20ème anniversaire de sa création. Pendant ces deux décennies, nous avons traversé des périodes de très fortes tensions, nous avons eu à travailler dans des conditions difficiles ; notre actions a souvent suscité l’incompréhension, parfois la haine… Nous avons eu quelques échecs, mais aussi de grands succès. Nos réussites sont principalement dans le domaine de la science : dans une période très difficile pour la Bulgarie, nous avons pu soutenir de jeunes chercheurs leur permettant de développer leurs capacités, de mener à bien leurs recherches et de publier leurs études. Il en résulte un nombre impressionnant d’ouvrages de haute qualité scientifique. Depuis vingt ans, nous travaillons sur un programme en faveur des enfants issus des minorités. Il y a environ 5000 jeunes qui qui ont pu faire des études grâce à notre action, dont une grande partie sont aujourd’hui des professionnels hautement qualifiés dans divers domaines, voire des leaders politiques de leurs communautés au niveau national.  

 

3) Peut-on dire que, en Bulgarie, les minorités sont devenues l’enjeu de luttes politiques et que les solutions proposées concernant leur situation sont peu satisfaisantes ?  

C’est en effet une réalité. Depuis vingt ans, les hommes politiques se servent des minorités et des communautés religieuses lors de démarches populistes de facilité visant diverses manipulations électorales et de gouvernance. Il n’y a presque pas de décisions appropriées au niveau de l’Etat concernant les minorités. L’équilibre interethnique, comme l’entente entre les communautés religieuses, reposent essentiellement sur le bon sens et la bonne volonté des citoyens et sur l’action de quelques organisations non-gouvernementales. Je dirais même que, malgré des tensions périodiques ces derniers temps, provoquées avant tout par des partis et mouvements politiques tels que ATAKA*, le VMRO** ou le RZS***, la paix sociale existe malgré et envers les hommes politiques et grâce à la volonté des citoyens de ne pas se laisser entrainer par des initiatives politiques malsaines.  

(Propos recueillis par François Frison-Roche)

 

Notes :

 * « ATAKA », Национален съюз Атака (Union nationale Attaque). Ce mouvement a été créé en avril 2005 par un ancien journaliste, Volen Siderov. C’est une coalition formée par le Mouvement national pour le salut de la patrie, le parti patriotique national et l’Union des forces patriotiques et des militaires réservistes pour la Défense. (Voir : http://www.newropeans-magazine.org/index.php?option=com_content&task=view&id=2685&Itemid=86)

 

** « VMRO », ВМРО - Българско национално движение (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne - Mouvement national bulgare) est un parti nationaliste créé en 1989 dirigé par Krasimir Karakatchanov.

 

*** « RZS », Ред, законност и справедливост (Ordre, Loi et Justice) est un parti créé en 2005 dirigé par le député Yané Yanev.