French (Fr)Български (България)
Accueil Publications Interviews 3 questions à... Yves MANVILLE

Yves MANVILLE,

Conseiller des Affaires Etrangères

 

Yves Manville était en poste à l’ambassade de France à Sofia en 1989-1990 au moment du voyage du président François Mitterrand en Bulgarie (19 janvier 1989) puis des négociations de la Table Ronde entre le pouvoir communiste en place et les représentants de l’opposition démocratique (janvier-mai 1990). Il a ensuite occupé des fonctions diplomatiques en Iran, dans le Caucase, en Bosnie-Herzégovine, au Tadjikistan, au Burundi. Actuellement à la Sous-direction de l'Asie méridionale au ministère des Affaires Etrangères et Européennes et à la cellule interministérielle Afghanistan-Pakistan (AFPAK).

 

1) En votre qualité d’observateur étranger à l’époque, pouvez-vous nous brosser l’atmosphère qui régnait à Sofia au moment de la chute de Todor Jivkov ?

 

Cela ressemblait aux images que l’on voit actuellement sur les révolutions « de jasmin » dans le monde arabe. On avait l’impression, en tout cas dans la capitale, d’un immense soulagement et d’un immense espoir, d’une formidable créativité dans la jeunesse, chez les intellectuels, dans l'opposition et aussi chez de nombreux partisans du régime communiste dont beaucoup pensaient (dans le contexte du Gorbatchévisme encore bien vivant alors) que cette chute serait l’occasion de revenir aux vrais idéaux révolutionnaires. Beaucoup de joie donc. Mais dans les campagnes et les petites villes, c’était différent ; il y avait de l’inquiétude ; de quoi demain serait-il fait ? On avait un peu sous-estimé ce contraste des réactions, d’où la surprise quand le « parti socialiste » (ex-communiste) a remporté les élections quelques mois plus tard.

 

2) En 1989-90, les jeunes bulgares étaient très actifs dans le processus de changement. Avez-vous des souvenirs particuliers ?

 

Oui bien sûr, j’ai de très nombreux souvenirs, trop nombreux pour tous les citer ici ; bien entendu les jeunes étaient très présents dans les manifestations. Les jeunes étaient naturellement les plus idéalistes ; même avant la déconfiture du régime ils tentaient de défendre des valeurs de vérité et d’intégrité face aux mensonges officiels et face aux compromissions qui, pour les gens plus âgés, allaient souvent de pair, bon gré mal gré, avec un minimum d’intégration dans la vie professionnelle et dans les institutions sociales.

La rencontre de François Mitterrand avec les étudiants de l’Université Saint Clément d’Ohrid avait été de ce point de vue emblématique, avec cette extraordinaire jeune fille qui, sans peur,  interrogea, pendant sa visite d’Etat en  Bulgarie, notre Président sur le bien-fondé de l’échange de décorations protocolaires avec Todor Jivkov. En voyant les réactions de l’amphithéâtre, tout acquis à la jeune fille et qui l’applaudissait à tout rompre, on se disait : « il va se passer quelque chose ». Et c’est d’ailleurs ce que le Président Mitterrand vint à conclure lui-même : on se souvient de sa déclaration, à l’issue de cette visite, sur l’irruption prochaine d’un vent de liberté qui pénètrerait par toutes les portes, par toutes les fenêtres ; déclaration récemment rappelée par la pose d’une plaque reprenant cette déclaration sur la maison de Lamartine à Plovdiv. Les évènements lui donnèrent raison plus vite encore qu’on ne pouvait le penser alors.

 

3) Les dernières révélations concernant l’infiltration par la Darjavna Sigournost (DS) du ministère bulgare des Affaires étrangères vous surprennent-elles ?

 

Ce ne sont pas des révélations du tout, nous savions bien à l’époque que la DS était un peu partout parmi nos interlocuteurs. Je peux même dire que chez certains de nos interlocuteurs au ministère des Affaires étrangères, on ne s’en cachait guère.

Il ne faut pas exagérer, à mon avis, la portée de ces faits. Au sein de la DS aussi il y avait beaucoup de gens qui considéraient que le changement était nécessaire ; de l’avis de certains, ce corps des services de sécurité, étant plus en contact avec les étrangers, était aussi plus au fait et plus sensible aux réalités, à la dégradation des conditions sociales et économiques des années 80 ou encore aux conséquences de la désastreuse politique d’assimilation forcée de la minorité turque soudainement décidée par Jivkov, semble t-il contre l’avis d’une bonne partie de ses pairs dans les instances dirigeantes du parti. Je ne sais pas si cet avis est fondé, mais c'est un fait avéré que des collaborateurs de la DS ou d'autres organismes de ce type, ont agi à cette époque pour le changement, avec chez les uns une aspiration démocratique (au moins au sens gorbatchévien) et chez d'autres des visées purement tactiques.

A mon avis, les « révélations » sur la collaboration de telle ou telle personne ou institution avec la DS ne doivent pas occulter qu’on était alors dans le contexte d’un Etat fort, établi depuis des dizaines d’années et qui aurait pu sans doute, sans les réactions en chaîne provoquées par la pérestroïka, survivre des dizaines d’années encore. Certains héros ont refusé toute compromission pendant tout ce temps, d’autres n’ont pas été aussi héroïques. Il y a lieu, je pense, d’être sélectif dans le jugement des compromissions ; c’est parfois un peu facile de juger sans être sélectif après coup, quand il n’y a plus de danger. Dans ce domaine aussi, la prudence et la modération sont de mise, et la dénonciation à tout-va rappelle au lieu d’écarter les démarches et les spectres du passé. Mais je le redis, il s’agit là d’une opinion toute personnelle.

 

(Propos recueillis par François Frison-Roche)